L'expédition Tara Pacific à mi-parcours


Partie en mai 2016 à travers l'Océan Pacifique, la goélette Tara est à présent à  mi-parcours de son expédition dédiée aux récifs coralliens. Elle a déjà  visité 15 pays et parcouru près de 50 000 km d'Est en Ouest. Cette mission d'envergure initiée par la Fondation Tara Expéditions a permis de prélever à ce jour près de 15 000 échantillons au cours de 2 000 plongées. Leur analyse qui vient de débuter va permettre de mieux connaître la biodiversité des récifs coralliens, leur état de santé et leur capacité d'adaptation aux changements climatique et environnementaux. Les scientifiques de la mission ont également pu constater un blanchissement massif des coraux sur l'ensemble du Pacifique. Si quelques sites étaient indemnes comme aux îles de Wallis et Futuna, la couverture corallienne a été affectée à  hauteur de 30 à 90% sur d'autres sites. 


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Un blanchissement important des coraux 

C'est arrivé à  Ducie Island, à  l'Ouest de l'Ile de Pâques en novembre 2016 puis à  Moorea, en Polynésie Française, le mois suivant. L'équipage de Tara a pu observer les premiers récifs fortement impactés par le réchauffement climatique. Alors que la mission se concentre essentiellement sur les réponses biologiques du corail aux bouleversements environnementaux, l'équipage a pu établir plusieurs observations. Ainsi, en Polynésie, le blanchissement a atteint 30 à 50% dans certaines îles des Tuamotu. Sur certains sites, c'est près de 70% de la couverture corallienne qui est affecté comme aux îles Pitcairn. Aux îles Samoa le blanchissement atteint 90% et donne lieu à  la mort des colonies coralliennes.En Micronésie, aux îles Tuvalu et Kiribati, une partie des récifs étaient déjà morts avant l'arrivée de Tara. Les récifs de Wallis et Futuna sont quant à  eux relativement préservés, Au nord du Pacifique, dans des eaux pourtant plus tempérées, les récifs n'ont pas, non plus, échappé au blanchissement où il atteint 70% à Okinawa, au Japon.


L'Accord de Paris est loin d'être suffisant

Dans les zones trés peu peuplés et trés peu polluées comme la Polynésie, seule la hausse des températures a pu induire une telle dégradation des coraux. « Plus l'augmentation de la température dépasse les normales attendues, et plus les durées d'exposition à  ces fortes températures de l'eau sont longues et plus le blanchissement est fort », indique Serge Planes, chercheur au CNRS et directeur scientifique de la mission. La combinaison de ces deux facteurs entraîne, en effet,  la rupture de la symbiose entre l'algue et l'animal, et donc la mort du polype -  si le réchauffement perdure au-delà  de trois semaines. Selon Serge Planes,          « On ne peut plus aujourd'hui parler d'épisodes ponctuels ou cycliques de hausse de températures, comme le phénomène climatique El Nino. Aujourd'hui, nous sommes en présence d'un réchauffement global de l'océan auquel s'ajoutent des périodes estivales très chaudes, de moins en moins espacées d'année en année ».  Pour Romain Troublé, directeur général de la Fondation Tara Expéditions, c'est la preuve que « limiter le réchauffement à  deux degrés comme acté dans l'Accord de Paris est bien loin d'être suffisant ».  

Des changements profonds dans les prochaines décennies  

« Ce que nous serons en mesure de dire avec les données de Tara Pacific, c'est quels sont les facteurs qui favorisent ou non la résistance des espèces coralliennes », explique Denis Allemand, directeur du Centre Scientifique de Monaco et codirecteur scientifique de l'expédition. Les espèces aujourd'hui abondantes sont celles pour lesquelles les conditions sont idéales. Dans l'avenir, l'environnement deviendra favorable au développement d'autres espèces. Dans ce contexte de bouleversements, les capacités d'adaptation se développent. Cela laisse envisager des changements profonds des récifs coralliens dans les prochaines décennies.  

Des milliers d'échantillons prélevés  

Lors de cette première année d'expédition, l'équipe de Tara Pacific a pu prélever près de 15 000 échantillons sur 17 sites en vue de définir la diversité microbienne associée au corail. L'équipe scientifique a pu également tester à bord de la goélette Tara une toute nouvelle technique de séquençage in situ de l'ADN pour permettre l'identification moléculaire des espèces . « Grâce au "MinIon", séquenceur de la taille d'une grosse clef USB, un séquenàage à  haut débit de l'ADN est réalisé à  bord, ce qui est très utile pour identifier les espèces de manière quasi instantanée en cas de doute. L'analyse de ces données permet une classification des espèces collectées par comparaison à  celles déjà  connues », explique Quentin Carradec du Genoscope (CEA).  A terre, les équipes du Genoscope ont commencé à  séquencer les génomes pour caractériser la diversité du microbiome, c'est-à-dire l'ensemble des micro-organismes associés au corail, aux poissons de récifs ou à  l'eau environnante. 

Etudier pour mieux comprendre 

Cette bibliothèque d'échantillons permettra d'établir une base de données inédite à  destination des laboratoires internationaux réunis par la Fondation Tara Expéditions. Ils pourront, à terme, comparer les récifs et distinguer leurs capacités de résistances aux bouleversements. Par ailleurs, une éventuelle corrélation pourrait être établie entre la diversité microbienne associée aux coraux et la diversité des espèces coralliennes elles-mêmes. La diversité génétique étudiée doit permettre de découvrir les génomes de tout un ensemble d'organismes cohabitant avec et autour du corail ainsi que leurs réponses aux stress liés notamment au réchauffement climatique.  

L'expédition continue

La goélette est aujourd'hui sur la Grande Barrière de Corail et se rendra dans les jours et mois à venir en Nouvelle Calédonie, aux îles Salomon, en Papouasie-Nouvelle Guinée, en Indonésie, aux Philippines, en Chine, au Japon et à  Hawaï, où les chercheurs poursuivront les mêmes recherches. Tara sillonnera alors des zones de biodiversité très riches, dont des zones très peu voire pas du tout étudiées, notamment en Chine. Tara Pacific s'achèvera son périple  avec un retour prévu en octobre 2018 à  Lorient.